Rien n’est simple : la cause animale n’échappe pas aux dilemmes

J’ai assisté à une conversation entre militants animalistes qui soulevaient un dilemme fréquemment rencontré et qui est beaucoup moins anodin qu’il n’y paraît. Les uns évoquaient la possibilité d’acheter à un éleveur plusieurs agneaux pour leur éviter le sacrifice de l’Aïd (celui-ci a eu lieu les 11 et 12 septembre). Les autres faisaient remarquer aux premiers que l’intention était noble, mais qu’elle ne réglait en rien ni le problème de l’élevage ni celui de l’abattage, car les agneaux seraient remplacés par d’autres et l’éleveur, lui, n’y serait pas perdant… Au fond, personne ne savait trop ce qu’il était juste de faire en pareil cas, les premiers connaissant parfaitement, et les approuvant dans une certaine mesure, les arguments des seconds, les seconds ne pouvant balayer d’un revers de main les arguments des premiers à savoir que quelques vies de sauvées, c’était déjà ça. En réalité, deux attitudes s’affrontaient sans vraiment l’exprimer : celle qui consiste à tenir compte, lors de toute action, du facteur émotionnel, ou compassionnel, et celle qui met en avant la seule raison au service d’une plus grande efficacité. Il est évident que ni l’une ni l’autre de ces attitudes n’est complètement satisfaisante, parce que dans un cas, elle fait en quelque sorte le jeu de ce contre quoi elle est censée lutter, dans le second cas, elle fait fi de ce qui est l’origine même du combat pour la justice, à savoir l’empathie, l’altruisme, sans lesquels aucune avancée, ni humanitaire, ni animalitaire, n’aurait jamais vu le jour. On a connu au cours de l’histoire de ces personnalités monolithiques pour lesquelles la moindre des concessions à ce qui pouvait passer pour un manquement aux yeux de l’objectif à atteindre était inacceptable. De tels personnages ne connaissent pas la nuance et ne désirent pas la connaître. Ils puisent dans des certitudes quasi minérales la matière de leur inflexibilité. Il n’est pas question pour eux de dévier de la ligne préalablement tracée, sous peine de se voir coupable de trahison. Quel que soit le nom qu’ils portent et la cause qu’ils défendent, ils font preuve d’une rigueur  inhumaine, car la vie, les mouvements auxquels elle contraint bêtes et gens, tout cela n’est pas d’un seul bloc. Les choix ne sont jamais faciles. Qu’il s’agisse de ressentir de la pitié pour un ennemi, au point de l’épargner, alors que d’autres l’ont condamné, qu’il s’agisse de ressentir de la compassion pour quelques agneaux au point de leur éviter le couteau, tout en sachant que cela n’est qu’une goutte d’eau dans un océan de souffrance, le problème se pose : est-on en train de faillir à la mission que l’on s’est préalablement assignée ? Cette dualité a fait maintes fois l’objet de développements de toutes sortes : légendes, mythes, romans, films, ont abondamment emprunté leur substance au problème du choix cornélien, là où, quelle que soit la voie empruntée, ce ne sera jamais vraiment la bonne. En matière de militantisme animaliste, ce n’est pas différent. Lorsque nous appelons à ne pas acheter d’animaux de compagnie issus d’élevages, mais à les adopter dans les refuges, nous sommes dans la même situation que celui qui désapprouve d’acheter des animaux de boucherie pour leur éviter la mort, parce qu’il est évident qu’en faisant cela, en achetant animaux de compagnie ou de boucherie, nous participons à cette odieuse marchandisation des animaux, que nous dénonçons à cor et à cri. Et jamais nous ne pourrons acheter TOUS les animaux pour les sauver, et quand bien même, les producteurs auraient vite fait Continue Reading →

Quels droits pour les animaux ? Sur le terrain, une justice absente

Dans un certain nombre de pays du monde, essentiellement en Europe et sur le continent américain, les animaux bénéficient de quelques lois, dont la teneur et l’importance sont variables selon les Etats, censées les protéger dans leur relation avec les hommes. Mais comment pourraient-ils, à l’instar des petits enfants ou des personnes déficientes mentales, faire valoir leurs droits devant la société ? Ils ne possèdent pas de langage articulé, pas d’écriture, n’ont par conséquent aucun accès à ce qui est formulé en langage humain. Pour faire valoir ces droits, il leur faut des ambassadeurs, des porteurs de parole… C’est le rôle des associations de défense que de se battre pour que les droits des animaux soient respectés et aussi pour que s’élargisse le champ de ces droits, car, pour l’heure, ceux-ci, qui visent à poser un cadre à la relation homme-animal, servent le plus souvent à codifier l’exploitation des seconds par les premiers. La question est la suivante : comment les associations de défense peuvent-elles s’accommoder des rares articles de loi qui concernent la protection réelle et effective des animaux contre la brutalité et la cupidité des hommes ? Elles sont pourtant bien souvent les seuls garants de l’application de ces lois auprès de la justice. Mais quels sont leurs recours réels ? Sur le terrain, quel est le rôle exact de la loi ? Le droit français, en ce qui concerne la protection stricte des animaux en tant qu’individus (si l’on écarte tout ce qui concerne les animaux au seul titre de l’espèce), se résume à assez peu de choses. En outre, les animaux sauvages qui ne font partie d’aucune espèce protégée ne bénéficient, eux, d’aucune protection légale, c’est encore plus vrai dans le cas des espèces déclarées « nuisibles » auxquelles l’on peut faire subir ce que l’on veut, et l’on ne s’en prive pas (voir certaines pratiques de chasse…). Le code pénal comporte plusieurs articles essentiels concernant les animaux : l’article 521-1[1], l’article 653-1[2], l’article 654-1[3] et l’article 655-1[4]. Il y aurait de nombreux commentaires à apporter, notamment sur l’introduction de la notion de « nécessité » dans la mise à mort, bien commode pour tolérer certaines pratiques comme les « euthanasies » arbitraires dans les fourrières ou certains refuges… On remarquera par ailleurs que l’article 521-1 est accompagné d’une dérogation de taille : « Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. Elles ne sont pas non plus applicables aux combats de coqs dans les localités où une tradition ininterrompue peut être établie ». Cette aberration du droit français a été suffisamment commentée par ailleurs, nous n’y reviendrons donc pas ici, mais nous soulignerons l’imprécision des termes « tradition locale ininterrompue ». Qu’en est-il des autres articles ? Lorsqu’il s’agit de mauvais traitements, dont la gravité et la nature ne sont pas définis, la sanction n’outrepassera pas la simple amende. De même pour le fait de donner volontairement la mort, sans nécessité, publiquement ou non. Dans ce cas l’amende pourra se monter au maximum à 1.500 euros. Un plafond rarement atteint. Par ailleurs, il est bien rare que l’on ne puisse invoquer une quelconque nécessité à mettre à mort un animal… En réalité, les accusations pour sévices graves et actes de cruauté sont très peu retenues. Elles sont le plus souvent requalifiées en actes de maltraitance, et ne sont plus passibles que d’une amende, en supposant qu’elles arrivent jusqu’au tribunal. Quant aux actes de maltraitance… Nous verrons plus loin ce qu’il en est. Le code civil a récemment Continue Reading →

Médias et animaux : des victimes invisibles aux chiens écrasés

« Fort heureusement, il n’y a aucune victime… », c’était le commentaire qui revenait en boucle sur les stations d’info, lorsqu’on évoquait l’incendie géant qui était en train de ravager la province de l’Alberta, au Canada. Une centaine de milliers de personnes évacuées, un brasier s’étendant sur une surface gigantesque (au moins, dit-on, comme quinze fois celle de la ville de Paris). Mais « il n’y a aucune victime ». En était-on bien sûr ? N’aurait-on pas dû préciser « aucune victime humaine » ? Car des victimes, il y en a eu. Même sans les voir, sans les connaître, on est sûr qu’elles existent, qu’elles sont innombrables… Ces victimes, ce sont les animaux qui se sont fait piéger par la fournaise… Pas de plan d’évacuation pour eux. Mammifères surtout, ainsi que reptiles et tous autres animaux vivant au sol, mais aussi sans doute poissons, oiseaux, batraciens… Des insectes aussi, bien entendu. Ils ne comptent donc pour rien ? Non, ils ne comptent pour rien. C’est comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils n’avaient jamais existé. La renarde qui devient folle d’angoisse parce que le feu approche du terrier où elle garde ses petits, les cervidés qui fuient devant l’ennemi implacable qui ne va pas tarder à les rattraper, les flammes qui se referment sur les uns et les autres, la peur panique, la souffrance… Asphyxiés, brûlés vifs… Et l’on nous dit benoîtement qu’il n’y a « aucune victime »… Il en va ainsi de toutes les catastrophes naturelles, séismes, raz-de-marée, voire d’accidents d’origines diverses… Ils ne s’en prennent qu’aux hommes. Ils ne font de victimes qu’humaines. Celles-là seules sont importantes. Comment pourrait-il en être autrement ? Combien sommes-nous à penser que nous avons, sinon un devoir d’assistance envers les animaux, au moins une obligation morale de reconnaissance de leur existence ? Les pompiers et tous ceux qui se trouvaient sur les lieux avaient donné un nom à l’incendie, comme on donne un nom aux ouragans. On ne peut lutter efficacement que contre ce que l’on nomme. Ils l’avaient appelé « The Beast ». Un terme dérivé du latin bestia, qui signifie « bête ». Pas n’importe quelle bête, cependant. Bestia désignait l’animal destiné aux arènes. C’était celui qu’affrontaient les gladiateurs… Bestia a donné, en français, « bête » bien sûr, mais aussi bestial, bestiaire, et « beast » en anglais… La bête c’est l’animal féroce, l’animal maudit, comme la bête du Gévaudan ou de l’Apocalypse. La bête de l’Alberta, qui n’en était d’ailleurs pas une, a coûté la vie à des multitudes d’autres bêtes bien réelles, celles-là, et qui n’avaient rien ni de dangereux ni de maléfique. L’on fait dire aux mots ce que l’on veut. Et, c’est étrange, les métaphores « animalières » sont rarement favorables aux animaux ou, c’est selon, aux bêtes… L’actualité est une source inépuisable de motifs de s’enthousiasmer. Il y a les animaux victimes de The Beast, et puis il y a aussi cette terrible histoire qui s’est déroulée dans un foyer alsacien. Un chien, un american staff, a tué un enfant de dix-huit mois, chez ses grands-parents. On ne sait pas grand-chose des circonstances de l’accident, si ce n’est que le chien était attaché à une longe et qu’il n’appartenait pas aux occupants de la maison, mais à un neveu… Le chien avait la réputation d’être gentil. Le maire a pris en urgence un arrêté d’euthanasie. Un enfant en bas âge n’est pas forcément identifié par un animal comme n’étant pas un ennemi. Il peut être perçu comme un autre animal, au comportement étrange et peut-être hostile. Ses gestes, ses cris, ne sont pas forcément décryptables si le chien ne connaît Continue Reading →

Mort de l’animal, animaux morts : du droit à la justice

Sept universitaires en face d’un public constitué d’une cinquantaine de personnes, dans un amphi de l’Ecole de Droit, à Clermont-Ferrand… C’était pour un colloque sur La mort de l’animal à la lumière du droit, une manifestation accueillie avec  bienveillance par le Doyen de l’établissement, Christine Bertrand. L’une des deux organisatrices, Anne-Blandine Caire, le faisait remarquer : « Il y a des facultés qui auraient refusé ce colloque. Ici, au contraire, c’est le centre de recherches qui l’a entièrement financé ». Cinquante auditeurs, ce n’était pas le Zénith un soir de concert, ni même un match de foot de promotion d’honneur dans une sous-préfecture du Cantal, mais c’était déjà bien… Il était évident que seuls les concernés, les initiés, les convaincus, se rendraient au rendez-vous, pourtant d’accès libre et gratuit. Dommage pour les absents… Il y a deux ans, un colloque sur le droit animalier avait eu lieu au même endroit, organisé par le Barreau de Clermont-Ferrand et le Centre Michel-de-L’Hospital. On ne se réjouira jamais assez de ces initiatives récurrentes qui, on l’espère, vont « récurrer » encore longtemps, parce qu’il y a tellement de choses à dire,  et tellement de choses à faire, les premières étant souvent le moteur des secondes, à moins que ce ne soit le contraire !… Les six intervenants prévus disposaient chacun de vingt minutes pour développer le thème de leur choix. Evidemment, vingt minutes, c’était trop peu, aussi, presque avant d’avoir commencé, on accusait déjà un sacré retard. Par ailleurs la densité des propos tenus faisait un peu regretter cette course au temps… Peut-être à l’avenir, l’initiative, excellente par ailleurs, gagnerait-elle soit à limiter le nombre d’intervenants, soit à se déployer sur la journée entière, voire sur deux jours. Bien que chacun eut choisi un thème précis, les discours devaient de temps à autre se recouper, mais l’angle étant à chaque fois légèrement différent, on évitait la répétition. Xavier Perrot, maître de conférences en histoire du droit, venait de l’Université de Limoges. Il n’était pas le seul. Lucille Boisseau-Sowinski, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles, avait également fait le voyage depuis la capitale du Limousin où officie, il faut le rappeler, Jean-Pierre Marguénaud, en tant que professeur de droit privé dans cette même université. Jean-Pierre Marguénaud est le directeur de la Revue semestrielle de droit animalier. Les interventions Observation anthropologique du droit sur la mort animale par Xavier Perrot De la mort de l’animal au cours de l’histoire, qu’elle soit ritualisée ou anomique, qu’elle concerne les animaux domestiques ou les animaux sauvages, qu’a dit le droit au cours des siècles ? Xavier Perrot, dans son intervention intitulée Observation anthropologique du droit sur la mort animale, répondait à cette grave et vertigineuse question. Pour l’anecdote, il évoquait les procès d’animaux au Moyen-âge, lors desquels les accusés étaient de toute façon condamnés. Souvent il s’agissait de porcs ayant passé leur mauvais poil sur les enfants qui les gardaient. La mort des animaux, c’est aussi le chagrin de leurs détenteurs, et leur volonté de donner une sépulture à leurs compagnons. En ce domaine, rien n’est acquis. La religion est passée par là : les bêtes dépourvues d’âme, et les gens, créatures d’essence divine, ne se rejoindront pas davantage dans la mort qu’ils n’avaient les mêmes prérogatives dans la vie… Toutefois, rien n’est joué définitivement, et l’histoire du chien Félix montre que peut-être, il existe des brèches dans lesquelles pourraient se glisser l’ombre des animaux défunts pour partager la tombe de leur maître adoré. Xavier Perrot parlait aussi de l’animal dit « d’utilité », de l’animal de Continue Reading →

Abattoirs : il y a longtemps que nous savons…

Et de trois ! L214 a encore frappé. Cette fois, on quitte le département du Gard pour s’intéresser à un petit abattoir intercommunautaire des Pyrénées-Atlantiques, celui de Mauléon-Licharre. On ne s’attardera pas à commenter les images sordides, atroces, qui portent à elles seules la honte de l’espèce humaine, et que, pour ceux qui ont besoin de voir, et/ou de revoir, l’on peut visionner ici. Depuis le temps qu’homo sapiens est apparu, on sait de quoi il est capable. Cela ne devrait donc pas nous étonner. C’est pourtant l’étonnement, mêlé d’indignation, qu’a joué le directeur de l’abattoir qui a rapidement désigné deux coupables, deux « abrutis » qui auraient ainsi jeté l’opprobre sur une équipe de 37 personnes ! Et peut-être bien, allez savoir, sur une profession entière. « Abrutis » est un terme sûrement adéquat, mais très réducteur… L’abattoir de Mauléon-Licharre qui produit (cela vous parlera-t-il davantage qu’à moi ?) 3.000 tonnes de viande chaque année, se prévaut d’un travail où est mise en avant la qualité. Il est certifié bio, fournit des « toqués », des AMAP, bref présente toutes les garanties d’un établissement convenable, où les animaux sont tués « proprement »… Sauf que, comme le rappelait fort pertinemment Brigitte Gothière, fondatrice et porte-parole de l’association L214, la mort infligée à quelqu’un qui n’a pas demandé à mourir et qui possède un fort instinct de survie ne peut être qu’un acte violent. En matière d’abattoir, on aurait tort de penser qu’il puisse y avoir des morts douces. A ce sujet il y a une idée reçue qui m’a toujours fait bondir, et qui de surcroît est même parfois évoquée par de prétendus « amis des bêtes ». Ce poncif minable veut que nous soyons reconnaissants envers les animaux qui nous donnent leur vie… Mais ils ne nous donnent rien du tout ! Nous la leur prenons, leur vie. Nous la leur volons, nous la leur arrachons, de force, avec moult brutalité, avec une totale inhumanité, comme on leur arracherait le cœur avec les dents. Que personne n’ose venir prétendre le contraire, à l’image de ces éleveurs matois qui font semblant de verser une larme lorsqu’ils envoient leurs animaux à l’abattoir ! Et que l’on arrête de se donner de bonnes raisons de commettre des crimes, du genre « il en a toujours été comme cela ; vous ne parviendrez pas à rendre l’humanité végétarienne ; nous avons besoin de viande ; et que deviendraient les éleveurs si… Etc. » Est-ce parce qu’une chose a toujours existé qu’elle doit exister encore, pis, si elle est nocive ? Est-ce parce que l’humanité a toujours consommé la chair des autres (voire la chair de ses semblables) qu’elle doit continuer ? Avons-nous vraiment besoin de viande ? Alors dans quel état de déliquescence physique devraient se trouver les végétariens et autres végétaliens ? Enfin, l’élevage, au moins en Europe, est bien malade… Il vit d’aides publiques, il subsiste grâce à l’argent du contribuable. Pour ma part, je n’ai pas la moindre envie de financer l’entrecôte de mon voisin. De surcroît, l’élevage est loin d’être pourvoyeur d’emplois. La mécanisation des exploitations a eu raison des effectifs en hommes… C’est vrai, tant qu’il y aura de la viande et autres produits animaux chez le marchand, la plupart des consommateurs continueront à consommer. Moins, peut-être, mais ils en consommeront tout de même. Et il n’existe aucune bonne raison de penser que, tant que les être humains auront droit de vie et de mort sur les animaux, ils n’en profiteront pas rien qu’un tout petit peu pour exercer quelques pulsions sadiques qui stagnent Continue Reading →

Expérimentation animale : ni tout noir, ni tout blanc, mais vraiment très sombre…

Au XIXe siècle, on l’appelait la vivisection. Aujourd’hui, les termes sont plus lisses. On parle de recherche sur les animaux, d’expérimentation animale… Mais ce que l’on ignore – ou que l’on choisit d’ignorer – c’est que la réalité, elle, n’a pas vraiment changé. Audrey Jougla, auteure de Profession : animal de laboratoire, a contacté La Griffe il y a quelques mois. Dans le cadre de la parution de son bouquin, dont le bénéfice des ventes est intégralement reversé à quatre associations antivivisection, elle a entrepris une sorte de tour de France dans le but de partager ce qu’elle a vécu lors d’une longue et douloureuse enquête qui a duré un an et demi. Nous nous sommes empressés d’accepter sa proposition de venir à Clermont-Ferrand pour une conférence qui a eu lieu le 26 février au soir, dans la salle Georges-Conchon, prêtée par la Ville, devant un public de près de 90 personnes. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Audrey Jougla maîtrise parfaitement son sujet. Pendant près d’une heure et demie, elle a disséqué les rouages de l’expérimentation animale en prenant bien soin de garder pour elle les images les plus pénibles qu’il lui avait été donné de voir. Cette souffrance, elle se l’est infligée à elle-même, pour savoir, et pour que d’autres sachent… Il est très compliqué d’entrer dans les labos*… Elle y est parvenue, pourtant, en invoquant un mémoire de recherche en philosophie éthique sur le thème du « mal nécessaire ». *Pour faciliter la lecture du texte, sans l’alourdir d’expressions convenues du genre « a-t-elle dit », « a déclaré la conférencière », etc., nous avons choisi de mettre les propos qui lui sont attribués en italique. Premier écueil : si vous n’avez pas de connaissances scientifiques, vous n’avez pas droit à la parole. Il existe pourtant un point commun entre les militants et les chercheurs : la souffrance existe, elle n’est pas niée. On est en plein dans la problématique du mal nécessaire. Et on n’a pas besoin d’être directement concerné, contrairement à ce que l’on veut vous faire croire, pour avoir un avis sur la question. Audrey Jougla donnait une définition de l’expérimentation animale : tester sur les animaux des protocoles scientifiques ou des substances pour mieux comprendre la physiologie d’un organisme et sa réponse à divers facteurs ou substances et en vérifier ou évaluer l’innocuité ou la toxicité afin de prévoir son application sur l’homme. En 2010, près de 12 millions d’animaux ont été « utilisés » dans l’Union européenne, dont 2,2 millions en France… Ces chiffres n’accusent pas de tendance à la baisse. Ce qu’on nous montre de l’expérimentation animale, c’est une petite souris blanche au creux d’une main gantée de latex. La petite souris, apparemment, se porte très bien. Cette vision édulcorée n’a rien à voir avec la réalité. En France, il y a en ce moment 2,2 millions d’animaux qui ne vont pas bien du tout… Dans quels domaines a-t-on recours à l’EA ? A peu près tous… L’enseignement, la toxicologie, la recherche appliquée, la recherche fondamentale… Sans que l’on sache très bien en quoi consiste cette dernière. La toxicologie concerne surtout des tests sur la peau, dans les yeux. La recherche fondamentale, c’est 46 % des expériences en France, entre autres la psychologie, la psychiatrie, les neurosciences… Les animaux utilisés sont les souris (61%), les carnivores (12% ), les rats (14%), les cobayes (2%), les primates (6%), les herbivores, les oiseaux, les animaux à sang froid… En principe les grands singes sont protégés. Non pour des questions de sauvegarde des espèces, Continue Reading →

La Griffe peut avoir aussi de la gueule !

Lundi matin. J’ouvre ma messagerie. Une pétition. Encore une. Cette fois, c’est pour protester contre des amusements de gamins : un nouveau jeu, arroser des chats avec de l’acide. C’est bien trouvé. Ça fait des dégâts terribles, et en plus ça fait très mal. Faire souffrir les bêtes, c’est un drôle de jeu. Ça se passe à Bagnolet. Il y a même des photos, diffusées dans les médias. Tiens, d’habitude ça ne les affole pas trop, ce genre de trucs. Ça aurait même tendance à les laisser de marbre. Il y a d’autres priorités, et puis il faut bien que les jeunes trouvent à se distraire… Enfin, je dis les jeunes, mais ce sont peut-être des vieux, ou des plus très jeunes qui font le coup. Comme dit Brassens, le temps ne fait rien à l’affaire… Dans la foulée je reçois des nouvelles du sinistre salopard qui, il y a quelques mois, avait mis le feu au chat de sa copine, à Nice. Pour fignoler le boulot, il l’avait jeté en flammes du septième étage. On imagine dans quel état était la pauvre bête en touchant le sol… Le salopard a écopé de deux ans d’emprisonnement, mais on peut supposer que ce n’est pas seulement pour cet acte de bravoure, et qu’il devait déjà avoir quelques antécédents. Quel est le juge qui aujourd’hui applique strictement la loi en matière d’actes de cruauté sur des animaux ? Deux ans ferme et 30.000 euros d’amende, juste pour avoir un peu chahuté un chat ?… Mais il y a autre chose : apparemment le chat, à moitié calciné, brisé, n’était pas mort. Il est resté un certain temps gisant sur le bitume (j’ai lu plus d’une heure, mais ça je ne peux pas le prouver), souffrant le martyre, avant que quelqu’un ne se décide à l’emmener chez un vétérinaire… Il fallait attendre l’avis d’autorités supérieures, sans doute… Parce que pas de Samu pour les minous. On ne sait pas ce qu’il fallait attendre, en tout cas les idiots qui se trouvaient là n’ont semble-t-il pas bougé un cil… De quoi, de qui avaient-ils peur, ces abrutis ? En de telles circonstances, ce genre d’attitude relève de la plus incompréhensible des lâchetés. Pourquoi n’existe-t-il pas un délit de non-assistance à animal en danger, demandait Myrtille, que l’anecdote avait rendu malade ? Avant-hier, dans le quotidien La Montagne, on avait consacré près d’une demi-page à un article sur une exploitation agricole. Depuis pas mal de temps, on avait repéré que les animaux qui s’y trouvaient n’étaient pas en très bon état. Déjà fin 2015, la DDPP (Direction départementale de la protection des populations) avait découvert sur le site « des bêtes mortes de faim et de soif. Des moutons et des vaches d’une maigreur excessive et vivant dans des abris sales ». Et que fit-elle, la DDPP ? Elle a demandé benoîtement à l’éleveur de « nettoyer et de faire rapidement quelque chose pour ses bêtes ». On se doute que l’agriculteur s’est mis immédiatement au boulot ! Il s’y est tant et si bien mis que, il y a quelques jours, lorsque la même DDPP a ramené sa fraise accompagnée de l’OABA et de 30 Millions d’Amis, il n’y avait plus personne… Le nettoyage avait été fait au-delà des espérances. Même l’agriculteur avait disparu. A quel sombre maquignon aura-t-il revendu ses pauvres bêtes (au nombre de 350, tout de même) ? Pour l’instant nous n’en saurons pas plus. Avec la chance dont semble jouir les moutons et les bovins du bonhomme, il pourraient Continue Reading →

Alerte au Parlement : Laurence et Pamela contre le foie gras

La députée Laurence Abeille (EELV) porte bien son nom. Elle est aussi opiniâtre dans ses démarches qu’une petite butineuse et ne s’en laisse pas conter. Elle s’est mis à dos une grande partie de ses collègues député(e)s en invitant, mercredi, Pamela Anderson, la star américaine d’Alerte à Malibu, à venir faire une petite visite à l’Assemblée nationale. La belle Pamela, qui approche la cinquantaine, s’intéresse depuis belle lurette à la cause animale, en apportant son soutien notamment à l’association PETA. Profitant de son passage en France, Laurence Abeille a fait appel à elle pour soutenir sa proposition de loi d’interdiction du gavage des oies et des canards en vue de la production de foie gras. Coup médiatique ? Oui, et alors ? La députée du Val-de-Marne ne s’en défend pas, au contraire. Si cela est nécessaire pour attirer l’attention de ses collègues et du public sur son initiative, alors cette opération est largement justifiée. Du coup, Laurence Abeille a atteint son but. Les journalistes, tels des paparazzis de compétition, se sont rués au Parlement pour y rencontrer la « créature ». La presse était toute retournée ! Une sex symbol dans l’Hémicycle ? Du jamais vu ! Les journalistes ont eu du grain à moudre, car les commentaires ne se sont pas fait attendre. L’intrusion de Pamela aux côtés de Laurence a fait se craqueler le vernis de courtoisie de bien des élus. Pendant que d’aucuns brocardaient cette « apparition hollywoodienne », la trouvant « surréaliste », d’autres, ou peut-être les mêmes, se posaient en avocats de l’humanité souffrante et faisaient remarquer que la démarche était « en décalage avec les problèmes que le monde connaît aujourd’hui ». Mouais… Refrain connu. Dès qu’il s’agit de cause animale, on est toujours « en décalage », sachant qu’il y a « d’autres priorités », que l’on ferait mieux de s’intéresser « aux gosses qui meurent de faim », etc. Mais enfin, il y avait pire encore : « degré zéro de la politique », « comble de la médiocrité », événement qui « déshonore le Parlement » (rien que cela !)… Il y a eu aussi l’attendu « elle ferait mieux de s’occuper de la façon dont on traite les animaux dans son pays »… Mais elle le fait, cher Monsieur, elle le fait… Il y a même eu un petit farceur qui a fait remarquer qu’il n’y avait « pas de silicone dans le foie gras », osant ainsi une allusion aux mensurations de l’actrice. On peut difficilement se montrer plus machiste, plus goujat… Quant aux responsables de la filière gavante, ils ont vu dans la présence de Pamela Anderson une « provocation », rien de moins. N’empêche, elle est venue. Pas vraiment à l’aise (dans un tel climat d’hostilité, comment pourrait-on être serein ?), elle a délivré son message, évoquant « une industrie aussi cruelle que le massacre des bébés phoques », et appelant les Français à ne plus consommer ce produit issu d’un « foie malade »… Cependant, il avait été sans doute, en d’autres temps, plus facile à une autre sex symbol, Brigitte Bardot, d’émouvoir la banquise qu’à la belle Pamela de convaincre des élus franchouillards issus de secteurs ruraux pour la plupart, accrochés aux traditions plébéiennes comme des moules à leur rocher… Les mêmes qui défendent la chasse, la corrida, les tueurs de loups… Les députés n’ont pas eu l’air d’apprécier qu’on leur ôte leur tartine de foie gras de la bouche, d’ailleurs ils ont signé d’une seule main, si l’on peut dire, un texte pour s’élever contre la proposition de loi de Laurence Abeille et réaffirmer, s’il était besoin, leur soutien inconditionnel aux gaveurs qui, accablés par les récentes Continue Reading →

« Diesel, symptôme de notre faiblesse » ou signe de notre humanité ?

La mort d’une chienne malinoise tuée par les djihadistes lors de l’assaut du RAID à Saint-Denis, mercredi 18 novembre, à l’aube, a suscité énormément de réactions sur les réseaux sociaux, le plus souvent pour exprimer une compassion que certains n’ont ni comprise ni acceptée, à l’instar de l’éditorialiste du quotidien régional L’Union… Le 11 novembre 2014, un groupe de La Griffe était allé déposer une gerbe au pied du monument aux morts, à Clermont-Ferrand, en hommage aux « animaux victimes des guerres des hommes ». Car ils sont multitude, et on ne les connaît pas… Ce sont des anonymes parmi les anonymes. Souvent des « dommages collatéraux ». Bien sûr, il est arrivé, lors de certains conflits, que l’on rende publics les actes de bravoure de tel ou tel – chien, cheval ou autre – grâce à qui nombre de vies humaines avaient été sauves. Ces animaux emblématiques souvent sont honorés, c’est le cas dans les pays anglo-saxons. Mais cela reste anecdotique. Quelques individus érigés en héros pour cacher tous les autres, innombrables… Toutes les armées du monde « utilisent » des animaux dans les coulisses des actions guerrières.  Ceux-ci, on n’entend pas leurs cris, on ne connaît pas leurs noms, d’ailleurs ils n’en ont pas. Ils sont sacrifiés sur l’autel des patries, comme les dauphins pour les actions de déminage, les chiens, les chats, les porcs, les primates… Ils en meurent le  plus souvent. Ils testent l’impact des armes, toutes sortes d’armes, chimiques ou autres… On les expose, on les explose, on les désarticule, on les démembre, on les blesse, on les empoisonne, on les massacre… Mais cela, on ne vous le dira jamais. Pas plus qu’on n’évoquera les longues cohortes d’animaux « civils », sauvages ou domestiques, qui laissent leur pauvre vie dans nos conflits divers… Alors, lorsqu’on voit un régiment défiler devant la dépouille d’un chien, l’on peut sincèrement penser qu’il ne s’agit là que d’une supercherie de plus… Sans doute, mais l’on voudrait croire que les hommes qui ont connu ce chien, ont travaillé avec lui, avec lui ont partagé des moments intenses, ont tissé avec lui des liens d’affection même si on le leur a déconseillé, ont ressenti sa chaleur, sa confiance, et son absolue loyauté, l’on voudrait croire que ces hommes oui, sans doute, ont de la peine… Et voilà que le mercredi 18 novembre 2015, une chienne malinoise de sept ans, dont la mission était la recherche d’explosifs, a été envoyée en première ligne lors de l’assaut que le RAID a mené dans un appartement de Saint-Denis. Les djihadistes ont fait feu, trahissant du même coup leur présence. Il est clair que la chienne a été délibérément sacrifiée pour sauver les soldats. Elle ne savait pas. Elle a obéi. Elle a juste fait ce qu’on lui avait appris. Ce pour quoi on l’avait « dressée ». Elle s’appelait Diesel. Il y a eu, sur les réseaux sociaux, un grand nombre de réactions, parfois larmoyantes, certes, mais Diesel aussi est une victime, et l’on ne voit pas pourquoi il serait interdit de la pleurer… Car au-delà de Diesel, ce sont tous les autres qui apparaissent. Derrière sa belle tête intelligente, son regard espiègle et curieux, sa silhouette souple et rapide, défile l’interminable légion des bêtes sacrifiées, torturées, pour que nous, l’espèce souveraine, l’engeance despotique, puissions continuer à croître et à vivre, et à multiplier nos exactions et nos carnages. Lorsqu’on est attaqué, il faut se défendre. C’est indéniable et là n’est pas la question. De même qu’il serait malvenu, indécent et inhumain d’oublier les morts des attentats, Continue Reading →

Initiatives citoyennes et COP21 : et si on s’animalternativait ?

A l’approche de la COP21, les initiatives se multiplient pour alerter le public sur la nécessité de vivre autrement. Alternativez-vous, un livret d’une quarantaine de pages sur papier recyclé (éditions Les Liens qui Libèrent), est signé du mouvement Alternatiba et du Collectif pour une Transition citoyenne. Ce petit opuscule a une vocation didactique, puisqu’on y énonce les différentes méthodes à mettre en œuvre par chacun(e) d’entre nous afin de cesser au plus vite de s’empoisonner, d’empoisonner la planète et de dérégler le climat qui aurait, on l’a remarqué, une légère tendance à s’emballer ces derniers temps. Pour le moins, on y propose quelques solutions simples, à la portée de n’importe qui, sur un ton léger, avec humour, ce qui n’empêche pas l’efficacité, bien au contraire. Le titre Alternativez-vous évoque le fameux Indignez-vous de Stéphane Hessel qui avait fait un tabac en 2010 et était à l’origine du mouvement des Indignés. C’est son épouse Christiane qui signe la phrase en exergue sur la jaquette du livret. « S’engager, écrit-elle, c’est vivre pleinement ». Or, le but de l’ouvrage, c’est justement de proposer des recettes pour vivre pleinement et surtout sainement. On y arrivera sans peine grâce aux vingt et une alternatives proposées qui concernent l’économie (où placer les siennes pour éviter qu’elles alimentent le capitalisme sauvage et délétère), l’énergie et l’habitat, l’alimentation et l’agriculture, les transports et la mobilité, et enfin les diverses façons de « faire société, vivre ensemble et agir pour la transition ». S’ajoutent une liste de médias favorables au changement, et quelques adresses utiles. On le voit, toutes les activités humaines sont concernées. Cependant, on ne remarque aucune trace des animaux, qui sont tout de même assez concernés eux aussi, ne serait-ce que parce qu’ils sont nos « colocs » sur la planète bleue qui nous héberge tous… Ils sont rapidement évoqués dans une phrase de la page 10, au fil d’une liste de produits de soins : « un savon naturel, un shampoing grand format rechargeable, un lot de disques en tissu lavable pour me démaquiller, des cosmétiques bio non testés sur les animaux… » Mais pas de raton laveur… Et puis page 17, un paragraphe commençant par « Les protéines animales… » finit plutôt bien puisqu’il donne la préférence aux protéines végétales. Il n’empêche qu’on se réjouit de pouvoir acheter sa viande « directement à un paysan bio du coin ». Ce qui aurait tendance à jeter une ombre légère sur les velléités de végétalisation de l’alimentaire. Voilà. Pour les animaux, c’est tout. Pas la moindre allusion à la possibilité de vivre autrement avec les bêtes… Pourtant ce n’est pas rien, quand on pense que leur présence est absolument partout, occultée ou pas. Et les artisans du monde futur devraient ne pas prendre cela en compte ? C’est étrange. Ou plutôt, non, cela répond au sacro-saint réflexe d’anthropocentrisme. Difficile à éradiquer. C’est quasiment chez l’homme une seconde nature. On pourra argumenter que les animaux ne sont concernés par le dérèglement climatique qu’en tant que spectateurs ou « patients », mais en aucun cas en tant qu’acteurs, puisqu’ils ne font que le subir. C’est vrai. Mais il est vrai aussi qu’une transition vers une société meilleure, plus éthique, ne pourra se faire sans eux, sans la pleine conscience de ce qu’on leur a fait subir jusqu’à présent, et qu’on leur fait encore subir dans des proportions démentielles. Alternativez-vous, c’est bien, mais ce serait encore mieux si, lors de la prochaine édition (s’il devait y avoir une prochaine édition), on consacre un petit chapitre à ces milliers, ces millions de milliards d’êtres qui nous entourent, qui ne Continue Reading →